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Chapitre 3.6
Samedi 7 février
Version audio
16 h 20

Par précaution, vu le risques de verglas, nous étions revenus manger dans une brasserie située près du square Emile Zola, non loin de la Castelière. Le mauvais temps qui avait succédé au soleil de l’après-midi avait dû décourager les clients, car il n’y avait pas grand monde dans la salle. Pour bien nous réchauffer, nous nous étions installées côte à côte à une table non loin de la grande cheminée dans laquelle brûlaient de belles grandes bûches.

Du fait de la fraîcheur sans doute, l’excitation que je ressentais encore en arrivant à l’étang de Gruyer et l’envie de retrouver ma Laura dans l’intimité s’étaient fortement estompées.

Nous nous donnions discrètement la main, mais jean d’un côté et collant de laine de l’autre nous empêchaient de nous prodiguer les caresses que nous aurions aimé échanger.

Laura avait commandé un grand chocolat et moi un thé.

Je ne déroge pas facilement à mes habitudes !

Nous n’avons pas beaucoup parlé. Je ruminais ce que Laura m’avait dit à propos de la part masculine et de la part féminine que chacun porte en soi.

Quatre messieurs d’une bonne trentaine d’années sont entrés et sont venus s’installer non loin de notre table. Sur le coup, ils ne nous ont par regardées. Laura m’a souri et s’est approchée de mon oreille :  

— Lequel tu préférerais ?

— Je sais pas… Peut-être le blond avec le pull blanc ?

— Tu vois qu’on fait son choix à partir du physique !

— Ben oui, je veux bien… Mais on ne voit pas la tête des deux qui nous tournent le dos… Alors, je sais pas…

Les deux messieurs qui se trouvaient face à nous nous ont justement souri, et du coup ceux qui nous tournaient le dos se sont retournés. Nous avons innocemment détourné nos regards et joué l’indifférence en fixant le fond de nos tasses vides. Laura me serrait la main très fort, comme si elle s’attendait à quelque chose. Du coin de l’œil, nous les voyions échanger à voix basse. L’un d’eux, un brun aux cheveux assez courts enduits de gel coiffant, s’est levé et s’est approché de nous. Les trois autres observaient.

— Il semble que vous ayez terminé… Mais si vous voulez c’est avec plaisir que nous vous offrons la même chose…

Ce monsieur avait un autre charme que le blond au pull blanc, mais on sentait chez lui une classe qui passait la norme.

— Nous pouvons demander de vous faire servir à notre table, si vous voulez bien ? Qu’est-ce que vous aviez pris ?

J’allais accepter, avec toujours cette réserve que ma virginité m’imposait, pour le cas où les choses auraient été plus loin. Mais Laura a coupé court :

— Merci, c'est sympa, mais nous n’avons pas le temps, nous sommes pressés, mon mari nous attend.

— Il vous attend toutes les deux ? Il en a de la chance !

— C'est ma sœur !

— Vous ne vous ressemblez pas ! Mais je n’insiste pas… Je ne voulais pas vous importuner !

Et il est retourné à sa place. Les quatre semblaient un peu déçus et nous ont suivies du regard lorsque nous nous sommes levées et que nous sommes passées à la caisse pour payer l’addition. Alors que nous nous apprêtions à sortir et que Laura filait droit devant elle, je  n’ai pas pu m’empêcher de me retourner : un sourire triste sur les lèvres, les quatre m’ont fait un petit signe de la main comme s’ils s’étaient concertés !

Dehors, le trottoir était glissant et un employé de la brasserie épandait du sel. Les voitures roulaient prudemment. Le pare-brise de la voiture de Laura était couvert de givre. Les essuie-glaces furent parfaitement inefficaces, et elle n’avait prévu ni grattoir ni bombe de dégivrage. Toujours pleine d’humour, Laura a lancé :

— C’était notre destin. C'est pour que nous ayons encore quelques minutes pour nous embrasser avant de repartir !

Alors que le chauffage marchait à fond, nous nous sommes encore enlacées, embrassées, échangeant des mots doux.

— Je t’aime, ma Laura.

— Là, on avait une belle occasion ! On pouvait s’en taper deux chacune !

— Moi, j’aurais bien aimé le blond.

— Moi, n’importe lesquels, ça se voyait que c’était des mecs bien… Ce qui n’empêche pas d’être déçue après… C’est toujours la surprise ! C'est des fois ceux qui paraissent les plus cloches qui sont les meilleurs !

Les essuie-glaces avaient enfin fait leur effet. Avant de démarrer, Laura s’est tournée vers moi :

— On peut aller chez moi, mais j’ai tellement envie de toi… Je ne peux plus attendre…

— Si tu veux, il y a un petit hôtel juste à côté, l’Hôtel du Lac.

Elle n’a rien dit.

Elle a démarré, mais dans la direction opposée.

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