Chapitre 3.5
Samedi 7 février
Version audio
14 h 35
Nous sommes allées nous promener en forêt de Rambouillet, près d’un petit lac qui s’appelle l’étang de Gruyer. Je n’en avais jamais entendu parler auparavant bien que ce ne soit pas très loin de chez nous !
Grande question : devait-on dire « Gruyé » ou « Gruyère » comme le fromage ? Une plaque indiquait que ce nom venait du « Gruyer du roi », titre attribué à l’officier chargé de la gestion des forêts domaniales au Moyen Âge. Nous avons donc pensé qu’il fallait dire « Gruyé » parce qu’on ne devait pas encore trouver de gruyère dans les supermarchés de la région à l’époque !
Ouf !
Problème réglé !
Bisou.
Le soleil était un peu plus haut dans le ciel, mais ne chauffait guère : c’était aussi bien, car en cas de dégel le chemin sur lequel nous avancions aurait probablement été plutôt boueux !
Nous marchions main dans la main, en silence, appréciant simplement le fait d’être ensemble, guettant les oiseaux, admirant les nappes de vapeur qui planaient au-dessus de l’eau, les squelettes des arbres dénudés qui tendaient leurs bras autour de nous, la nature ankylosée par l’hiver, tout en nuances de gris ; nous n’avons rencontré presque personne hormis quelques rares joggers passionnés ; lorsque nous ne voyions plus âme qui vive ni devant ni derrière, nous nous arrêtions un instant pour nous embrasser…
— Laura… Je peux te demander un truc ?
— Tout ce que tu veux, ma belle Manon…
— Comment ça se fait que tu es tombée amoureuse de moi ?
Elle a pris mes deux mains dans le siennes et, les yeux dans les yeux, elle est comme entrée en confession…
— J’en sais rien…
Drôle de confession !
— Tu as bien une petite idée, non ?
— La première fois que je t’ai vue le jour de la rentrée de septembre, j’ai eu tout de suite une envie folle de te connaître… Je ne voyais que toi dans le hall du Conservatoire ! Tu avais l’air un peu perdue. Cette inquiétude qui se lisait dans tes jolis yeux… Cette timidité embarrassée… Ta petite robe… Tes jambes… Tes beaux cheveux si blonds…
— Mes beaux cheveux ?
Elle a presque crié comme si elle me grondait :
— Oui Manon ! Tes beaux cheveux !
Elle s’est calmée, la douceur est revenue dans ses yeux sombres. Elle a fait une boucle en tournant son index avec les cheveux qui dépassaient de mon bonnet…
— Laura… T’as eu plein de mecs, mais t’avais jamais été tentée d’aller avec une fille ?
— Non, c’était la première fois qu’un truc pareil m’arrivait…
Silence…
Nous avons repris notre marche tranquille en nous donnant la main.
— Du coup, je me suis débrouillée pour être assise à côté de toi dans le grand auditorium. J’avais les yeux rivés sur tes jambes d’une blancheur de nacre. De temps en temps tu écartais un peu les cuisses, c’était pas possible… J’avais une envie folle de les caresser pour voir si elles étaient aussi douces qu’elles en avaient l’air… Tu ne peux pas savoir à quel point ça m’excitait ! Quand le directeur a annoncé que mon binôme serait Manon Deperraut et que tu as levé la main, j’en n’ai pas cru mes oreilles ! J’ai failli éclater ! Tu te souviens, dès que tu l’as baissée j’ai saisi ta main et je l’ai serrée… On s’est regardé, je t’ai souri, tu as eu l’ai surprise…
— Oui, je m’en souviens. Ça m’a fait drôle…
— J’étais tombée amoureuse de toi, Manon Deperraut… Et tu sais quoi ?
— Non…
— Je ne sais pas si je dois te le dire…
— Il ne fallait pas commencer. Vas-y maintenant au lieu de me faire maronner comme ça…
Nous avons marché. J’ai cru qu’elle était près de pleurer.
— Alors ?
— Pour te dire à quel point c’était un attrait purement physique, puisqu’on ne se connaissait pas, qu’on ne s’était même pas parlé, ben… quand on est sorties…
Elle s’est arrêtée, regardant au loin… Je la sentais si démunie… J’ai serré sa main.
— Quoi, ma Laura ?
Elle s’est arrêtée, elle s’est tournée vers moi.
— Je suis allée me branler dans les chiottes…
Elle a baissé la tête. Je l’ai regardée. Elle avait les larmes aux yeux…
— Ma Laura… Il n’y a rien de mal à ça ! Vu de ma place, je dirais même au contraire !
— Quand j’ai joui, je t’ai appelée. J’étais carrément foudroyée par ma passion pour toi… Ça m’avait atteint physiquement, c’était en moi, je le sentais comme un nœud dans la poitrine ; je saurais pas comment te dire… C’était ton physique, quelque chose qui émanait de toi. Tu aurais été la pire des connes ça n’aurait rien changé… Et en plus ce n’est pas le cas…
— Merci pour le compliment !
Sourires complices… Une centaine de mètres plus loin…
— Mais comment tu expliques que tout d’un coup tu sois tombée amoureuse d’une fille plutôt que d’un garçon ? Ils ne m’intéressent pas vraiment, mais je crois qu’il y a quand même des mecs pas mal au Conservatoire…
— J’en sais rien. C'est comme ça et puis c'est tout… Il y a un mec qui te plaît et l’autre non, et une autre fille, ce sera l’inverse. Va savoir pourquoi… C'est un mystère…
Un peu plus loin, elle m’a prise par le cou, je l’ai prise par la taille.
— Je me demande s’il n’y a pas en chacun une part de masculinité et une part de féminité. Par moment c’est l’homme qui prend le dessus, par moment c'est la femme. C'est ce que je ressens. Tu es tellement féminine et tu avais l’air tellement faible, que ce doit être l’homme qui sommeille en moi qui s’est réveillé bien que je sois une femme, peut-être pour mieux te protéger ?
— C’est difficile de connaître les autres, mais des fois c'est aussi compliqué de se comprendre soi-même.
Je n’étais pas peu fière de ramener ma science ! Je ne savais quoi penser de ce qu’elle me disait… La psychologie et moi, ça fait deux…
— Quand je fais l’amour, il y a des moments je sens le besoin de dominer, d’être maîtresse de ce qui se passe et ça, ça me paraît davantage ressembler au comportement d’un homme ; à d’autres moments, j’ai envie d’être dominée, d’être soumise, et j’ai l’impression que ça, c'est plutôt féminin. Mais c'est certainement bien plus compliqué que ça… Et qu’est-ce qui fait que je passe de l’un à l’autre, je n’en sais rien…
Silence…
— Je crois aussi qu’on vit la relation sexuelle autrement : j’ai vite compris que les hommes recherchaient d'abord le plaisir physique : ils sont souvent très égoïste ; ils ne pensent qu’à baiser et à leur plaisir à eux… Et quand ils ont joui, ils roupillent, que toi tu aies joui ou pas ! Je crois qu’une femme, elle est beaucoup plus sentimentale, elle cherche une sorte de communion, un peu comme une fusion dans l’union des corps, de la tendresse… Ça n’a rien à voir… Je crois qu’un homme ne peut pas comprendre ce que ressent une femme comme une autre femme peut le comprendre… Ce sont des choses qu’il faut vivre soi-même pour les partager vraiment… C'est peut-être une des raisons qui explique pourquoi nous nous comprenons si bien toutes les deux, entre filles ? J’en sais rien…
Silence…
Une biche a tranquillement traversé le chemin à une centaine de mètres devant nous.
— Mais pourquoi tu veux qu’on te tape. Tu aimes avoir mal ? Ça m’a étonnée !
— J’en ai besoin, mais je saurais pas non plus t’expliquer pourquoi… La douleur m’excite… C'est comme ça… C'est sûrement aussi dû à un besoin de soumission, peut-être parce que je m’efforce d’être maître de tout ce que je fais dans la vie courante dans une sorte de tension permanente, et que je trouve là une forme d’abandon : peut-être que ça me fait du bien de me lâcher un peu… Et je crois aussi que par moment, j’aime être humiliée, être comme impuissante face à quelqu'un qui me possède et dont on abuse comme une esclave. Tu vois…
Silence…
— Quoi…
Silence…
— Tu vas me trouver bizarre…
— Mais non, ma Laura. Tu sais que je t’aime.
— Oui, ma belle Manon… Tu vois…
Nouveau silence…
— J’aime l’idée d’être punie, même injustement, qu’on me batte, qu’on me fouette, qu’on me torture pour me faire avouer des fautes que je n’ai pas commises… Et j’aime ça… Je ne saurais pas t’expliquer pourquoi… Des images de dingue me passent par la tête dans ces moments-là…
— Demande à Durieux de te punir, qu'il t’oblige à te déshabiller, qu’il te fasse mettre à genoux et qu’il te batte avec une trique alors que tu as très bien joué, simplement parce que ce matin-là tu es arrivée avec les cheveux verts et que ça l’a mis en colère !
Sur le coup j’ai regretté d’avoir évoqué cette idée absurde !
— Arrête, ça me donne presque envie que ça arrive !
Silence…
Tout ça était vraiment trop compliqué pour ma petite tête ! Donnez-moi toutes les partitions les plus complexes qui existent, ça ne me pose pas de problème ; mais là, j’étais carrément dépassée !
— Je crois que c’est la recherche d’une soumission, mais qui est maîtrisée. C’est un peu comme un jeu, il y a des règles, des limites qui ne seront pas dépassées. C'est peut-être aussi pour que mon partenaire puisse exprimer sa domination et avoir plus de plaisir s’il aime ça ?
— Si c’est ça, c’est bien… C'est de l’amour…
Silence…
— J’ai bien compris que tu avais envie d’être attachée, mais pourquoi tu m’as dit aussi que tu m’attendais pour vivre ça ?
— Oui Manon… Je rêve de connaître ça… Il y a des hommes qui sont parfois d’une violence à la limite du supportable quand l’excitation leur fait perdre la tête, même s’ils sont très gentils au début… Des fois, il faut pouvoir se défendre pour calmer le jeu… J’ai toujours eu peur de vivre un drame avec un homme qui ne se maîtriserait plus si j’étais attachée…
— Il y a des hommes qui sont comme ça ?
— Pas trop, heureusement, mais il y a de tout… Avec toi, je sais que tu saurais toujours t’arrêter à temps, comme tu l’as fait en m’étranglant presque avec mon collier…
— Tu m’as foutu une de ces trouilles !
— C’était l’extase totale ! J’ai adoré cet instant, je ne l’oublierai jamais…
Elle s’est arrêtée et m’a regardée dans les yeux :
— Peut-être que je suis tombée amoureuse de toi parce que je t’attendais aussi pour ça…tu voudras bien ?
— Si tu me le demandes très très gentiment !
Bisou…
— Tu n’as pas pris du plaisir à me taper comme une sauvage sur les fesses ?
— Si, c’est vrai que j’ai aimé ça, et de plus en plus. Je ne me doutais pas que j’aimerais ça…
— Tu as vue le film Histoire d’O ?
— Non. Tu sais, on va pas beaucoup au cinéma chez nous. On regarde même pas beaucoup la télé…
— Il y a une scène qui montre exactement ce que tu as vécu là. Tu n’as pas lu le livre non plus ?
— Non… Je connais pas… C’est de qui ?
— De Pauline Réage.
— Ça me dit rien…
— C'est un film qui a fait du bruit… Tu es sûre que tu n’en as jamais entendu parler ?
— Non…
— Il faudra qu’on le regarde ensemble… Ça t’aidera peut-être à comprendre ce que je ressens. Il y en a qui prétendent que ce n’est qu’un film de cul et qui dénoncent la parfaite illustration de la femme-objet, mais c'est beaucoup plus psychologique et profond qu’il n’y paraît… Je pense qu’il y a des tas de choses à en tirer parce que c'est très étudié et plein de sensibilité… Et en plus les images sont magnifiques.
Nous avons continué notre balade tranquille au bord de l’eau ; le soleil commençait à décliner et un léger dégel laissait le sol s’amollir.
Tout en regardant où je mettais les pieds pour ne pas trop salir mes bottes, j’essayais de digérer tout ce que Laura venait de me dire… Et ce n’était pas rien !
L’eau de l’étang frisait à peine sous une brise glaciale qui commençait à se lever. Nous avions fait tout le tour de l’étang de Gruyer et approchions de la voiture de Laura. Le soleil s’était caché et une pluie fine mais pénétrante commençait à tomber.
— On a eu de la chance de ne pas se faire saucer !
— On va prendre un pot quelque part pour se réchauffer ?
— On y va !
