Chapitre 2.4
Vendredi 6 février de l'année dernière
Version audio
15 h 00
J’étais tellement perturbée par ce que Laura m’avait fait vivre que je n’ai pas réussi à travailler. Il ne fallait pourtant pas que je déçoive Durieux, que je passe en revue les pièces les plus ardues du Clavier bien tempéré et que je retravaille Tchaïkovski que je n’avais pas revisité depuis plusieurs mois !
Je restais là, assise devant le piano électronique de ma chambre, emportée dans des rêveries érotiques illustrées par des images obscènes que la culpabilité m’interdisait d’entretenir malgré le plaisir que j’y prenais…
Et pire que tout, peu à peu montait en moi le honteux désir de retrouver Laura pour qu’elle me possède encore : j’avais été perturbée de m’être laissée faire, et maintenant je voulais me donner à elle...
Je n’y comprenais rien, je divaguais !
J’étais tombé amoureuse d’une fille !
Comment avais-je pu me laisser abuser ainsi ?
Et comment avais-je pu y prendre tant de plaisir ?
L’attrait de l’interdit peut-être ?
— Bip bip !
Je me suis précipitée jusqu’à ma table de nuit.
C’était elle !
Elle m’envoyait une photo.
Sa petite robe toute courte ?
Oui !
Je ne sais pas pourquoi, je l’avais imaginée blanche ; elle ressemblait en fait à une sorte de nuisette mauve, assortie à ses cheveux, avec des bretelles toute fines…
Mais elle était un peu transparente.
On devinait sa nudité.
Et elle portait toujours son collier !
C’est ainsi qu’elle m’aurait accueillie si j’étais allée chez elle ! Quelle audace ! Je n’en revenais pas : son truc à elle, c’était vraiment le sexe, au moins autant que le piano !
En la découvrant ainsi revêtue d’érotisme, l’excitation interdite qui était née dans la douce tiédeur ruisselante de la douche ne risquait pas de se calmer !
Je la refusais encore, mais je ne pouvais pas m’en empêcher : c’était plus fort que moi !
Et je m’en voulais !
Qu’auraient pensé mes parents et Élodie s’ils avaient su ce que je vivais !
— Bip bip !
Un texto :
« La petite robe que je me suis achetée en espérant que tu viendrais… Elle te plaît ? »
« Elle est bien… »
« C’est tout ? Tu préférerais peut-être sans ? »
— Bip bip !
Une autre photo s’est affichée, mais Laura était cette fois complètement nue.
Juste avec son collier.
J’ai aimé la lourdeur de ses seins.
La rondeur de son ventre appelait la tendresse.
Les poils noirs de son pubis formaient un triangle parfait…
Je l’ai trouvée terriblement attirante.
Un charme secret se dégageait d’elle.
— Bip-bip !
Une troisième photo.
Debout.
Les cuisses écartées.
Le pubis en avant.
Les mains ouvertes en bas du ventre.
Elle m’offrait son sexe qui paraissait certainement plus rose que nature au milieu de sa pilosité sombre.
C’en était trop…
Moi qui l’avais toujours vue en pantalon, je n’imaginais pas qu’elle puisse être comme ça !
J’étais saisie d’une excitation insurmontable.
Elle voulait sans doute me faire regretter de ne pas être allée chez elle.
Et elle y était parvenue…
L’excitation me serrait le ventre.
J’ai hésité à me masturber mais, dans ma folie, j’ai préféré l’appeler.
— Je peux venir chez toi ?
— Manon ! J’ y crois pas ! Bien sûr que oui !
J’ai hésité, j’ai cru que j’avais encore perdu la tête.
L’excitation qui me tiraillait me faisait penser que je n’étais pas normale, que j’étais vraiment malade… J’ai dissimulé mon malaise comme j’ai pu.
— Je sais pas si c’est bien…
— On s’en fout ! Je t’attends ! Viens vite…
C’était le chaos dans ma tête.
J’en avais le souffle coupé.
La perspective d’aller retrouver Laura me remplissait d’une jubilation que j’ai ressentie exagérée : j’en tremblais ! J’ai vraiment craint d’être malade : non seulement je me savais accro à la masturbation, peut-être nymphomane (ou hypersexuelle comme on dit maintenant) ; mais n’étais-je pas aussi psychologiquement déséquilibrée, digne de la psychiatrie ?
À moins que les deux ne se tiennent ?
Devant mon miroir, au lieu de grimacer de dégoût comme j’en avais la malheureuse habitude, j’ai essayé de sourire… Mention passable !
J’ai essayé d’arranger un peu mes cheveux autrement, mais sans grand succès… Là, c’était raté pour une mention…
Mais Laura avait peut-être raison : je pourrais essayer de me maquiller un peu ? Elle qui en avait l’habitude, elle me dirait ce qu’il faudrait acheter et comment s’y prendre pour que ça convienne à mon teint de cire tellement bizarre…
Mais si quelque chose avait commencé à bouger en moi, il fallait surtout que je vainque ma timidité, peut-être en m’imposant petit à petit des épreuves plus difficiles, pour me démontrer que je pouvais me dépasser : sourire à quelqu’un dans le métro, une dame d'abord pour ne pas me trouver embringuée dans une histoire dont je ne saurais plus me dépêtrer.
Mais c'est avec Laura que je pourrais peut-être tenter mes premières expériences ? Elle, elle ne me jugerait pas ! Il faudrait que j’aie le courage de lui imposer quelque chose d’inattendu.
Je ne savais pas quoi.
Il faudrait que je cherche…
Mais il fallait que je prévienne Maman ; je me suis rhabillée sagement, et je suis allée frapper à la porte de la chambre de mes parents, « leur appartement » comme ils disaient… Pas de réponse.
Je suis descendue. Elle n’était pas dans la cuisine ni dans le salon. La porte de sont atelier de peinture était entrouverte. J’ai jeté un coup d’œil discret : elle était installée devant son chevalet, la palette d’une main et le pinceau de l’autre.
Je suis allée au salon de musique où j’ai joué un peu.
Au bout d’un petit moment, j’ai programmé le réveil de mon téléphone cinq minutes plus tard et je suis allée la voir. Elle s’est retournée.
— Ah Manon ! Ce n’est pas souvent que tu viens me voir dans mon atelier.
— J’ai vue que la porte était ouverte. Je venais voir ce que tu peignais…
— C’est l’impasse des Mimosas.
— C’est chouette ! Qu’est-ce que tu y arrive bien ! Ça doit pas être évident, avec la brume comme ça !
— On fait ce qu’on peut !
— C'est génial !
— N’exagérons rien !
— Ce sera quand l’exposition ?
— On ne sait pas encore…
Mon téléphone a sonné…
— Ah ! Qu’est-ce que c’est encore ?
— On n’est jamais tranquille avec les portables !
Je me suis retournée pour préserver la confidentialité de cet appel inattendu…
— Ah ! Laura… Oui… Non, non, pas du tout… Tu as la trouille ?... À vrai dire moi aussi, je suis un peu inquiète… Tu voudrais qu’on travaille encore ?... Attends…
Et me tournant vers Maman
— C’est ma copine Laura… Elle voudrait qu’on travaille encore pour une audition qu’on aura lundi. C’est une pièce à quatre mains. C'est important, c'est pour le concert de fin d’année…
— Fais comme tu veux ! Et à quelle heure est-ce que tu comptes rentrer ?
— Nous avons beaucoup à travailler. Je pensais peut-être rester coucher chez elle ?
— Ton père ne va pas manquer de demander si c’est vraiment chez une copine que tu allée ! Mais je sais que tu ne me racontes jamais d’histoires !
Maman savait qu’en effet je ne lui avais jamais menti.
Sauf là…
Il n’y aurait pas d’audition lundi.
Je n’allais pas chez Laura pour travailler.
Et s’il y avait des jeux à quatre mains, ce ne serait pas au piano…
Je me suis rendue compte que cet amour interdit me poussait au mensonge : j’avais mis le doigt dans un engrenage ! Laura avait peut-être commencé à me délivrer un peu de mon mal-être et de ma timidité, mais où m’emmènerait cette passion soudaine que j’éprouvais pour elle et qui me submergeait ?
Je ne m’en sortirais décidément jamais…
Je n’aurais pas dû dire à Laura que j’avais changé d’avis…
J’avais commis une erreur.
Une de plus…
Mais je ne pouvais pas revenir sur ma décision sans passer pour une imbécile…
Je suis quand même montée me changer.
Agitée par le doute, j’ai retiré mon soutien-gorge sans conviction.
J’ai enfilé un string assorti à cette petite robe noire très courte que je mettais souvent au Conservatoire pour qu’on ne regarde pas ma tête.
Par contraste, la blancheur de ma peau et la blondeur de ma tignasse ressortaient encore davantage.
Ça m’a quand même fait sourire…
J’ai chaussé mes bottes en cuir tout aussi noires.
J’ai attaché mes cheveux en queue de cheval : finalement, ce n’était peut-être pas si moche : les cheveux tirés en arrière comme ça, on ne les voyait pas trop !
J’ai glissé mes escarpins à hauts talons dans mon sac : peut-être que Laura préférerait…
Vite, mon manteau ! Assez long pour que personne ne sache à la maison dans quelle tenue indécente je sortais !
Et je suis partie, pressée.
