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Chapitre 2.3
Vendredi 6 février de l'année dernière
Version audio
11 h 30

En arrivant à la Castelière, près de mourir de soif, je me suis précipitée à la cuisine ; Christiane épluchait un potiron ; elle m’a souri, complice, parce qu’elle sait que j’aime bien sa soupe au potiron avec du fromage râpé et des croûtons.

J’ai attrapé une bouteille au hasard dans la porte du frigo et, appuyée contre l’évier près de Christiane, j’en ai avalé d’un trait la moitié : c’était du jus de pomme.

— Tu mets du parfum maintenant ? Qu’est-ce que c'est ?

Dior ou Givenchy ! Je ne m’étais pas rendue compte à quel point mes vêtements avaient pu s’imprégner du parfum de Laura, peut-être mêlé à l’odeur de sexe que j’aimais sentir sur mes doigts le soir, avant de m’endormir…

Panique !

Un indice de ma faute !

Une preuve flagrante même !

J’étais découverte !

Elle risquait d’en parler à Maman !

À Élodie !

Peut-être à mon père !

Mais je ne pouvais pas la laisser sans réponse !

— Givenchy !

— Ça te va bien…

Je suis montée en courant dans ma chambre.

J’ai posé mes bottes et mon manteau qui avait échappé à la contamination et je me suis jetée toute habillée dans la cabine de douche de mon cabinet de toilette. Le ruissellement de l’eau froide qui m’est tombée dessus m’a ramenée à la raison et je me suis demandé si je n’étais pas devenue folle de me jeter ainsi sous la douche avec mes vêtements, comme si ça pouvait effacer cette faute que je sentais imprégner tout mon être ! Et ça a été encore pire quand j’ai mesuré l’épaisseur de la mousse qui m’habillait ! J’avais été encore plus ridicule de vider sur moi la moitié du flacon de gel-douche !

En faisant attention de ne pas glisser, j’ai retiré mon pull qui avait fait éponge, ma jupe qui était trempés, mes collants et ma petite culotte. J’ai entrebâillé la porte coulissante de la cabine et j’ai jeté le paquet dégoulinant dans mon lavabo avec l’intention de rincer tout ça après pour emporter toute odeur suspecte au tout-à-l’égout !

Enfin nue, à nouveau couverte de mousse onctueuse, je me suis sentie soulagée. En frottant mon pubis, j’ai repensé à la caresse de Laura qui avait provoqué mon orgasme et j’ai senti naître en moi un nouveau désir ; j’ai été étonnée que l’envie puisse revenir aussi rapidement après avoir joui.

Je me suis empressée de me rincer à l’eau fraîche pour oublier tout ça et j’ai enfin ressenti comme une sorte de purification : la mousse emportait avec elle un peu de ma culpabilité.

Une fois séchée, j’ai rincé soigneusement mes affaires dans mon lavabo et je les ai étendues sur le sèche-serviettes pour pouvoir les mettre demain dans la corbeille de linge sale du couloir sans qu’un résidu de parfum ne rappelle quelque souvenir dérangeant à Christiane.

J’ai mis une culotte propre, j’ai tiré les rideaux pour être seule et pour que les pâles rayons du soleil rasant ne dénoncent pas ma faute aux passants.

Je suis allée me regarder dans la grande glace de mon armoire.

J’ai caressé mes hanches, j’ai serré doucement mon ventre qui était encore un peu lourd, j’ai soulevé mes seins : j’avais la chance d’être bien faite ; j’aimais mon corps.

Mais quand j’en suis arrivée à mes épaules sur lesquelles s’étalaient mes pauvres cheveux que la pénombre rendait plus blancs encore, j’ai préféré aller m’allonger sur mon lit.

Je le savais, Laura m’avait flattée pour me mettre à sa merci ; elle avait eu un peu de mal à franchir le pas sans doute parce que sa position était inverse à l’habitude : il fallait que ce soit elle qui demande au risque du refus, au lieu de n’avoir qu’à répondre à la sollicitation ! Dès que ses parents étaient partis, elle organisait chez elles ce qu’elle appelait des « réunions entre amis » qui, paraît-t-il, tournaient plus ou moins à l’orgie : avec des cernes sous les yeux et les lèvres enflées, elle m’en parlait parfois le lundi matin ; elle m’avait d'ailleurs invitée à y participer à plusieurs reprises, mais j’avais toujours refusé à cause de ça.

Elle avait peut-être tenté sa chance aujourd'hui en croyant que j’accepterais plus volontiers d’aller chez elle si nous n’étions que toutes les deux ?

En repensant aux moments d’intimité vécus avec elle, j’ai été saisie de fantasmes, harcelée d’images interdites : nous étions nues toutes les deux, elle me tenait dans ses bras, et elle me caressait…

La folie me reprenait.

Mais en même temps que le désir, resurgissait la honte d’éprouver de telles attirances homosexuelles !

Cependant, les minutes s’égrenant sur l’écran de mon radioréveil, je sentais que quelque chose d’important s’était passé : ce ne sont plus les caresses de Laura ni l’orgasme qu’elle avait provoqué que je revivais le plus intensément, comme si la dimension psychologique avait pris l’ascendant sur les actes.

J’ai repensé à ces moments d’hésitation qui m’avaient frappée avant qu’elle ne me dévoile enfin ses intentions.

Moi qui la croyais si sûre d’elle, je l’avais vue douter.

Je l’imaginais solide, je l’avais sentie fragile.

Et dans les moments d’intimité qui ont suivi, moi qui la connaissais provocatrice et insolente, je l’avais découverte attentionnée et tendre.

Dominatrice, je l’ai connue suppliante.

C’était comme lorsqu’on franchit la crête d’une montagne et que l’on découvre un paysage inconnu : Laura avait deux visages et j’ai compris que je ne la connaissais pas vraiment ; on ne connaît pas les gens ; on s’en fait souvent une fausse idée à partir du costume qu’ils passent pour jouer au mieux le rôle qu’ils croient devoir tenir pour exister dans la société.

Mais puisqu’on connaît si mal les autres, se connaît-on soi-même ?

Laura avait sans doute raison : je ne me connaissais pas, je me comprenais de travers, mon miroir me renvoyait un portrait troublé par je ne sais quels remous qui en déformait l’image, justifiant cette timidité maladive qui me désarmait, me poussait à fuir toute relation et, pour m’oublier, à me réfugier dans cette passion immodérée pour le piano.

Dans la pénombre, je suis retournée devant la glace de mon armoire.

Laura m’avait affirmé que ma blondeur faisait mon charme, mais je ne pouvais pas y croire : si ce signe distinctif avait été beau, ma vie aurait sans doute été tout autre.

Mais c’était laid.

Franchement laid…

On me l’avait tellement répété…

On s’était tellement moqué de ces filasses qui me faisaient office de chevelure…

J’avais bien essayé de simuler des teintures sur mon ordinateur, mais c’était encore pire à cause de mon teint d’une pâleur cadavérique !

Je suis retournée m’allonger.

Mais, de son côté, Laura ne souffrait-elle pas elle aussi de quelque trouble pour s’affubler ainsi d’un masque provocateur toujours lourdement fardé, de cheveux de couleur et d’un collier à clous ? N’avait-elle pas besoin, elle aussi, d’être délivrée d’entraves qu’elle croyait surmonter par ses allures insolites, ses comportements déroutants et ses aventures sexuelles désordonnées ?

Finalement, nous étions peut-être à égalité ? J’ai souri en songeant que Laura et moi, nous pourrions jouer les psychanalystes à tour de rôle ! Je ne connaissais rien de Freud et de ses théories, mais on dit que la psychanalyse c’est d'abord l’écoute… Oui, ça m’intéresserait de faire parler Laura pour découvrir la vraie fille qui se cachait derrière ce masque pour le moins surprenant ! J’ai cru un moment que je pourrais la faire se dévoiler.

Je suis allée récupérer mon téléphone qui était resté dans mon sac : j’allais l’appeler pour lui annoncer que j’avais changé d’avis.

Mais elle était tellement forte que j’ai craint de n’être qu’une pauvre enfant, trop faible pour briser la carapace sous laquelle elle savait si bien dissimuler ses probables fragilités !

J’ai posé mon téléphone sur ma table de nuit. J’ai glissé ma main dans ma culotte et j’ai serré mon sexe…

— Laura…

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