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Ch.2 - L'Héroïque de Chopin
Vendredi 6 février de l'année dernière
Vers 9 h 00

Ce jour-là, au Conservatoire, Durieux nous avait fait travailler l’Héroïque de Chopin : je la connais plus que par cœur !

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Lorsque j’ai décollé les mains du clavier, lâché la pédale de sustain et qu’est retombée la chape du silence caractéristique des ces pièces savamment insonorisées par les ingénieurs acousticiens, il m’a regardée avec une moue pincée sous sa petite moustache broussailleuse légèrement grisonnante et a posé doucement la main sur mon épaule.

— C’est du vécu, Manon, c’est bien !

J’en ai frissonné de plaisir tant il est exigeant et avare de compliments.

A moins que ce ne soit à cause de sa main que je sentais serrer et desserrer mon épaule et qui n’était pas sans me troubler…

Je savais qu'il m’aimait bien parce que j’étais sa plus brillante élève.

Et de loin même, prétendait-il.

Je lui ai souri en guise de remerciement.

— Si tu continues comme ça, je pourrais bien appuyer pour que ce soit toi la soliste pour le final du concert de fin d’année.

— Vous avez définitivement choisi ce qu’on jouera ?

— Probablement le premier mouvement du concerto N° 1 de Piotr Ilitch…

— Tchaïkovski ! C’est vrai ! J’adore !

— Ça ne dépend que de toi !

Je l’ai regardé, radieuse. Mon cœur explosait ! Il avait un petit sourire coquin sur les lèvres. Peut-être une sorte de complicité ?

— Allez ! À Laura !

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Je me suis levée en lui tournant le dos pour ne pas risquer de lui dévoiler quelque secret que ma minijupe cachait de justesse quand j’étais assise et que seulement quelqu'un qui se serait mis à quatre pattes derrière la lyre du piano aurait pu découvrir !

Laura, mon binôme, a pris ma place.

Avant de s’asseoir, elle a posé sur moi un regard étrange qui m’a troublée ; du fait que Durieux m’ait ainsi encouragée alors qu’il était d’une sévérité parfois injuste avec elle, j’ai craint qu’elle ne soit blessée, un peu jalouse peut-être ?

S’il est dur avec elle, ce n’est pas qu’elle manque de talent, mais elle affiche toujours un style déjanté qu’il n’apprécie visiblement pas : lui qui préfère Mozart à Messiaen ou Bach à Boulez, combien de fois l’ai-je vu hausser les épaules en la voyant arriver avec les cheveux teints en vert, rouge ou bleu selon l’humeur et avec son collier punk de cuir noir à clous d’acier qui ne la quitte jamais.

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Elle aime jouer la provocation, mais s’en amuse et en assume pleinement les conséquences ; moi qui suis tellement émotive et d’une timidité maladive, j’admire cette assurance effrontée ; c'est d'ailleurs peut-être pour ça que, malgré son style, je lui trouve quelque chose de séduisant et que j’apprécie sa compagnie que je ressens comme étrangement protectrice… Il est vrai aussi qu’elle a six ans de plus que moi et qu’elle a l’expérience d’une vie que je sais pour le moins turbulente d’après ce qu’elle m’en dit.

Les yeux fixés sur la partition qui lui était d'ailleurs aussi inutile qu’à moi, elle attendait je ne sais quoi.

Peut-être que Durieux s’impatiente.

— Alors, Laura, on attend qu’il neige ?

Tout en lui lançant un regard insolent, elle a manœuvré les pédales comme pour dégripper celles d’un piano qui n’aurait pas servi depuis longtemps.

Et elle a attaqué.

Mais elle a joué bizarrement ; si bizarrement, d’une manière tellement mécanique, qu’à peine dix mesures plus tard, Durieux l’a interrompue sèchement.

— Stop Laura ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je sais pas… J’ai la tête ailleurs…

Elle l’avait fait exprès, c’était l’évidence-même.

Il n’a pas insisté.

Il nous a annoncé que lundi, nous aurions droit  à une séance de lecture à vue.

— Peut-être Bach, Clavier bien tempéré, ou quelque chose comme ça.

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Visiblement agacé, il est parti vingt minutes avant l’heure en claquant la porte.

Laura, la coupable, ne bougeait pas : elle était comme pétrifiée.

J’étais inquiète pour elle.

— Laura ?

Elle a repris vie.

Elle a soupiré profondément ; elle s’est tournée lentement vers moi, et j’ai encore vu dans ses yeux sombres ce reflet étrange que je ne lui connaissais pas ; je me suis demandé ce qui pouvait la perturber pour altérer à ce point sa passion pour le piano et pour Chopin, son compositeur préféré, qu’elle venait de massacrer misérablement.

J’étais sur le point de m’aventurer à lui demander ce qui n’allait pas, mais elle s’est levée sans me regarder.

Absorbée.

Visiblement ailleurs.

Elle a fait trois pas vers la sortie.

Elle s’est arrêtée, a regardé le plafond, a soupiré en joignant les mains devant son visage.

Et elle est repartie.

Elle a appuyé sur le bouton qui verrouille la porte et allume à l’extérieur le voyant rouge « Audition en cours – Ne pas déranger ».

Elle s’est retournée vers moi

Elle a mis ses bras en croix en travers de la porte fermée : elle devait avoir quelque chose d’important à me dire pour vouloir me retenir ici.

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Encore plus inquiète, je me suis approchée d’elle : peut-être avait-elle besoin d’aide ? Mais cette idée m’a gênée car Élodie m’avait souvent dit que j’étais bien peu psychologue ! J’ai craint de ne pas être à la hauteur… Mais écouter, c'est déjà bien…

— Manon ?

— Qu’est-ce qu’il y a, Laura ?

J’ai senti encore une hésitation ; elle semblait essoufflée ; peut-être l’angoisse, comme lorsqu’on se demande comment s’y prendre pour annoncer une mauvaise nouvelle à quelqu'un ? Je me faisais de Laura l’image d’une fille tellement sûre d’elle que j’étais bouleversée de la sentir soudain si fragile.

Qu’avait-elle de si grave sur le cœur ?

— Tu es de plus en plus jolie, tu sais…

Je suis tombée des nues…

Je m’attendais à tout sauf à ça !

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A plusieurs reprises, des garçons qui se prétendaient amoureux de moi m’avaient provoquée ainsi, mais je trouvais toujours l’issue pour m’échapper ; face à Laura, je me suis surprise à ne pas avoir envie de fuir ; peut-être parce que c’était une fille et que je la connaissais déjà un peu ?

Mais était-elle sincère ?

Sur son visage, je lisais comme de l’inquiétude, mais je ne parvenais pas à lire le fond de sa pensée ; et ce complexe qui m’empêchait de nouer toute vraie relation avec autrui a ressurgi.  

— Tu te moques de moi ?

Le sourcil de Laura s’est froncé ; elle a posé sur moi un regard d’incompréhension, mais plein d’une douceur qui m’a liquéfiée : la fille sûre d’elle, dominatrice, un rien manipulatrice sans doute, était revenue, et c’est celle-ci qui se tenait maintenant en face de moi.

— Pourquoi tu dis ça ?

Je n’avais jamais avoué qu’à ma sœur Élodie cette tare qui m’obsédait, que je parvenais tant bien que mal à dissimuler, qui me pourrissait la vie et qui ne me quittait jamais vraiment, même lorsque le piano m’aidait à m’évader.

J’ignore pourquoi, mais j’ai craqué.

— A cause de ma tête…

— Ta tête ?

J’ai haussé le ton comme on le fait face à quelqu'un qui refuse de se rendre à l’évidence.

— Tu vois pas que tout le monde se fout de moi à cause de mes cheveux filasse, de ma peau blanche de malade qui ne fait que rougir comme une écrevisse, à cause de mes sourcils invisibles et de mes yeux qui font comme deux trous au milieu de la figure !

Elle a penché la tête, comme quelqu'un qui ne comprend pas.

— Tu ne vas quand même pas me dire que tu te trouves moche ?

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Mon silence valait réponse.

J’ai reçu son rire comme un coup de poing dans le ventre.

Je l’ai regardée, paralysée ; j’ai senti monter un sanglot que j’ai tout juste réussi à ravaler ; je n’aurais pas dû dire ça à Laura : elle était comme les autres ! La colère m’a submergée.

— Tu vois, toi aussi tu te moques de moi !

— Oui, je me moque, mais de ta bêtise ! Tu vois pas tous ces mecs qui te tournent autour ? Même des profs ! Pourquoi à ton avis ?

— Je sais bien qu’il y en a qui font comme s’ils me draguaient, mais c'est pour m’embêter : ils se moquent par derrière…

— Si t’es si moche que ça, pourquoi tu ne rases pas les murs au lieu d’attirer l’attention en te baladant toujours habillée avec des jupes ou des robes au raz des fesses comme ça ?

— C'est parce que… quand les gens regardent mes cuisses, ils ne regardent pas ma tête ! C’est tout…

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Un sourire qui se voulait rassurant sur les lèvres, Laura s’est approchée de moi.

— Manon… Je n’arrive pas à croire ce que tu me dis… C'est vrai que tu as un corps superbe et des jambes qui font rêver, mais si je te dis que tu es jolie, c’est que tu es jolie ! Tu peux me croire, non ?

Quand elle m’a prise dans ses bras, j’ai été sidérée, incapable d’aucune réaction : une main derrière ma taille et l’autre dans mon dos, elle m’a serrée contre elle.

Je sentais son souffle dans mon cou.

Et elle sentait bon…

Sur un ton qui respirait la tendresse, elle a répété tout doucement :

— Il faut me croire, Manon…

Elle s’est écartée de moi, m’a regardée dans les yeux ; de ses doigts, elle a passé mes cheveux par-dessus mes oreilles.

— Tu me connais, tu sais que n’ai pas l’habitude de passer de la pommade ! C'est pas possible que tu te trouves moche ! Tes cheveux, c’est ce qui fait ton charme ! Quelque chose qui fait que tu es unique, qui fait que c'est toi et pas une autre. Et tes yeux…

Jamais on ne m’avait parlé comme ça et j’en étais bouleversée ; mais était-ce de la flatterie, comme on l’utilise volontiers pour obtenir quelque chose ?

— Qu’est-ce que tu veux ?

Silence.

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