Ch.1 - Manon exilée
Jeudi 7 juillet
Vers 9 h 00
Ce matin, en quittant la Castelière, Maman a remarqué que j’avais les yeux rouges.
Une petite allergie… Rien de grave !
En fait, je n’avais pas dormi de la nuit : je n’avais pas arrêté de pleurer…
Je n’y tenais pas vraiment, mais comme elle devait passer chez son notaire en vue d’acheter un énième appartement je ne sais où dans Paris, Maman avait insisté pour me déposer à la gare Montparnasse en passant : elle ne voulait pas que j’affronte le métro et ses interminables couloirs avec ma grosse valise.

Lorsque la voiture s’est enfoncée dans la pénombre du parking souterrain, l’angoisse m’a submergée : dans quelques minutes, je serais abandonnée là.
Seule.
Un panneau « sens obligatoire » s’est illuminé dans la lueur des phares et m’a rappelé qu’on ne m’avait pas laissé le choix.
Un sanglot m’a échappé.
Maman m’a regardée.
J’ai tourné la tête de l’autre côté.

La main devant la bouche, je me suis réfugiée derrière une quinte de toux.
— Si ça continue, va voir un médecin en arrivant.
J’ai serré les dents.
J’ai retenu mon souffle.
Je suis parvenue à retenir mes larmes.
Et même à sourire !
Dans mon malheur, j’étais fière d’avoir réussi à faire assez bonne figure pour que Maman ne se doute de rien.
— Passe de bonnes vacances là-bas. Travaille bien ton piano et surtout embrasse Ondine et Malcolm pour nous ! Et pense à nous donner des nouvelles de temps en temps !
Elle m’a fait la bise et elle est partie.
— Maman…
Je suis restée plantée là avec ma valise et ma solitude : personne dans cet immense parking dont la moiteur sinistre me collait à la peau ; les yeux fixés sur le tunnel de la sortie qui avait avalé la voiture de Maman, rien ne me retenait plus d’éclater en sanglots.
Vite !
Je me suis précipitée dans un coin sombre.
La tête appuyée sur mon bras griffé par le béton, j’ai chialé.
Encore chialé !
Parvenant tout juste à ne pas hurler mon désespoir…

Ecouter la chanson
"Abandonnée"
Claquement d’une portière.
Démarreur.
Une voiture a manœuvré non loin de moi.
Dans le faisceau des phares qui a balayé le mur, le conducteur a dû m’apercevoir.
Il s’est arrêté à ma hauteur.
Il avait l’air inquiet :
— Ça ne va pas ?
Je ne pouvais plus rester là.
Ascenseur.
Escalier mécanique.
Grand hall bourdonnant des bruits de la foule et des haut-parleurs.
A peine dix heures…
Presque deux heures encore à attendre avant que la voie d’où partirait mon TGV pour Toulouse ne soit affichée.
La chaleur était déjà écrasante.
Tout transpirait.
Je n’ai pas regretté de m’être habillée seulement avec mon petit short en jean et mon top à bretelles spaghetti sans rien dessous, même si je savais qu’ainsi vêtue, on se retournerait sur moi.
Et ça n’a pas manqué.
Mais ça m’était égal.
Il pouvait arriver n’importe quoi, rien ne me concernait plus : je sombrais dans une indifférence sans fond.
La tête vide, j’ai fait les cent pas.
Allant et venant.

Les vitrines aguicheuses défilant à reculons n’attiraient plus mon regard.
Pour passer cinq minutes, j’ai acheté un magazine à tout hasard ; je l’ai feuilleté.
Parfums.
Crème antirides.
Haute-couture…
Mais non… Rien ne retenait plus mon attention.
J’ai encore regardé ma montre ; la trotteuse me semblait tourner au ralenti : le désespoir étire le temps comme un présent qui n’en finirait pas…
Enfermée dans la misère où ma folie m’avait précipitée, je croisais des ombres.
J’allais avoir vingt ans, mais, je savais maintenant que je manquais de maturité, que j’étais irréfléchie, me laissant emporter sans discernement dans des aventures impossibles…
Une pauvre fille, quoi…
Mais il était trop tard…
Le mal était fait.
Épuisée, je me suis sentie défaillir.
Un vertige…

Il a fallu que je m’assoie.
Comme si je venais de courir trop vite, mes oreilles bourdonnaient et résonnaient des battements de mon cœur qui cognait dans ma poitrine.
J’avais du mal à respirer…
Une dame âgée un peu forte, toute vêtue de noir, s’est assise à ma gauche ; moi aussi j’aurais dû être en deuil !
J’ai repensé à ma petite robe noire que j’aimais tant et que je portais ce jour fatidique où tout allait basculer : ma petite robe noire… Je l’avais prise dans ma valise, comme on emporte le souvenir d’une amie disparue.
Je n’ai pas senti une larme glisser sur ma joue.
— Un chagrin d’amour ?
J’ai sursauté : un inconnu s’était assis à ma droite ; il devait savoir qu’une fille qui pleure, c’est souvent une proie facile.
— Quelque chose ne va pas ?
— Laissez-moi, je vous en prie…
— Je peux peut-être faire quelque chose pour vous aider ?
— Laissez-moi !
Il a posé sa main sur mon poignet.
— Je vous offre un café ?
Il n’était pas vilain garçon ; hier à la même heure, j’aurais sans doute accepté, mais je n’avais vraiment plus le cœur à ça et j’ai senti encore davantage à quel point j’étais détruite.

Quand il a osé poser sa main sur ma cuisse, je n’ai pas pu m’empêcher de le frapper au visage avec le magazine que je serrais dans ma main en hurlant :
— Laissez-moi tranquille !
Finalement, je ne l’avais pas acheté pour rien, ce magazine !
Les gens qui se trouvaient là se sont retournés ; l’inconnu s’est levé et il est parti, amusé.
Quand je l’ai quitté des yeux, je n’ai plus vu autour de moi que des regards de curieux dardés sur moi ; la dame en noir me fixait, un sourire bizarre sur ses grosses lèvres framboise : j’ai cru que mon malheur se lisait sur mon front comme le nom des défunts gravé dans le marbre des pierres tombales.
Je me suis enfuie et j’ai marché.
Marché.
Encore marché…
Complètement paumée…
Parce qu’il fallait que je parte.
On m’exilait…
Vous vous demandez sûrement pourquoi !

En fait, je ne pensais pas qu’un jour ils le sauraient, mais figurez-vous qu’hier, en fin d’après-midi, ma sœur Élodie et son mari ont découvert ce que j’avais fait…
Tout ce que j’avais fait !
Ou plutôt ce que j’étais devenue…
Un cataclysme !
— T’es qu’une petite garce ! Tu fous le camp ! On veut plus te voir !
Élodie avait appelé aussitôt la tante Ondine qui tient un grand hôtel dans le Sud Ouest ; il paraît qu’elle et son mari sont ravis que j’aille passer les vacances chez eux…
Dix minutes après, Élodie avait pris mon billet !
J’étais tellement perturbée que tout se brouillait dans ma pauvre tête, au point que je n’ai même pas réussi à inventer un prétexte pour échapper au dîner.
Je suis descendue comme un zombie : j’ai failli tomber dans l’escalier !
A table, Élodie m’a transpercée du regard venimeux du reptile qui va mordre ; je n’ai pas décroché un mot, hypnotisée par le bleuet dessiné au fond de mon assiette ; je n’ai presque rien avalé, juste ce qu’il faut pour que Maman ne s’inquiète pas et que Christiane, la bonne, ne se vexe pas.
J’étais tétanisée par la peur qu’Élodie raconte tout aux parents ou, pire encore, qu’elle m’oblige à avouer.
Mais Élodie s’en est finalement abstenue : elle savait que Maman en serait morte de chagrin ; mon père, lui, il m’aurait tuée.
Voilà…
Tout avait commencé l’année dernière.
Je m’en souviens comme si c’était hier…
C’était le 6 février.
Un vendredi…
