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Chapitre 3.8
Samedi 7 février
Version audio
19 h 10

Christiane finissait de mettre la table.

— Comme tu étais chez Laura hier, j’ai gardé la soupe au potiron pour ce soir !

Heureusement que je n’étais pas allée chez Laura, Christiane aurait été déçue ! J’avais pourtant prévenu que je ne serais peut-être pas rentrée pour le dîner. Maman avait dû oublier de faire la commission !

— Avec du formage râpé ?

— Et des croûtons !

Maman, encore engoncée dans sa blouse blanche de peintre maculée de traces de couleurs, feuilletait un livre debout devant la cheminée où crépitait un feu qui m’a fait repenser à celui de la brasserie, et aux quatre messieurs qui nous avaient invitées.

— Ah Manon ! Alors, vous avez bien travaillé avec ton amie ?

— Oui, très bien ! On a vraiment bien avancé cette fois ! J’y retournerai peut-être encore demain.

— Elle est si importante que ça cette audition ? Au mois de février, ce n’est pas la fin de l’année ? Les concours c'est encore loin : c'est en juin, non ?

J’ai rougi… Je n’aurais pas dû… Comment me justifier ? Il fallait trouver quelque chose…

— C'est pour sélectionner la soliste du concert de fin d’année. Il est question que ce soit le premier mouvement du Concerto N° 1 de Tchaïkovski.

— Et pour sélectionner un soliste, ils vous font travailler un morceau à quatre mains ?

Rouge pivoine… Il y a toujours une faille qui survient au moment le plus inattendu pour dénonce le mensonge… On ne s’en sort jamais indemne… J’ai senti naître davantage qu’un doute dans le regard de Maman…

— Je ne sais pas moi, c’est les professeurs qui décident. C'est peut-être pour voir la relation avec un partenaire pour mesurer comment on peut se coordonner avec le chef d’orchestre ?

Ça ne tenait pas trop debout… Maman avait compris que j’inventais…

— Et c'est boueux comme ça pour aller chez elle ? Elle habite à la campagne ?

J’ai regardé mes bottes qui étaient crottées. Je les avais frottées dans le gazon, mais j’aurais dû mieux les nettoyer…

— Non… Je sais pas. J’ai dû marcher dans la boue quelque part… Il pleut… J’aurais dû les laisser dans l’entrée.

Christiane a regardé où j’avais marché.

— Ça va ! Ça n’a pas trop sali. 

C’est bizarre, je la pressentais complice de mon aventure…

Maman, elle, me regardait de plus en plus étrangement…

— Tu nous l’amèneras un jour ta copine Laura ? J’aimerais bien la connaître.

— Tu crois ?

— Oui, j’aimerais vraiment la voir.

— Moi, je veux bien, mais je ne sais pas si elle va vous plaire… Elle a un style un peu spécial…

— Ça ne fait rien… J’aimerais vraiment la rencontrer…

Son insistance me démontrait qu’elle ne me croyait plus… C’était dramatique… Mon nouveau monde n’était pas garni que de fleurs ; il y avait aussi des ronces ! Et j’étais mal…

— Elle est très bonne au piano, on est à peu près du même niveau…

— Et c'est pour ça qu’elle risque de ne pas nous plaire ?

Je perdais les pédales ! C’était le moment de le dire ! 

— Non… C'est parce qu'elle est un peu punk. Elle se teint les cheveux…

— Et alors ? Moi aussi !

— Oui, mais elle c'est en vert ou en bleu…

Maman m’a regardée bizarrement. Il fallait que je me défende.

— Ce n’est pas moi qui ai choisi pour qu’elle soit mon binôme au Conservatoire. C’est fonction des notes de l’année précédente…

— Invite-la à manger un de ces jours !

— OK, je lui dirai de venir, mais j’aimerais autant que ce soit un jour où Papa n’est pas là. Lui, je sais qu’il n’aimerait pas du tout et il serait capable de la foutre dehors…

— Invite-là à manger un midi : ton père ne sera pas là…

— Avec Élodie ?

— À toi de voir…Il y a des jours où elle déjeune au lycée.

— Alors il faut pas que ce soit pendant les vacances !

— Invite-la la semaine prochaine… Vois avec Élodie les jours où elle ne rentre pas le midi. Il suffit de prévenir Christiane la veille.

— OK…

— Et vous me ferez un concert à quatre mains !

— Pas de souci…

J’ai pensé que Maman devait être rassurée… Laura existait vraiment ! Nous pourrions reprendre, sans avoir besoin de répéter cent fois, la 5e Danse hongroise de Brahms qu’on nous avait fait travailler au Conservatoire ; heureusement jusqu’ici Maman ne m’avait jamais demandé quelle pièce nous travaillions !

J’étais allée voir Élodie et, en me débrouillant pour qu’elle ne pose pas de question, je lui avais fait confirmer que, comme chaque semaine, elle mangeait à la cantine du lycée le jeudi suivant…

J’avais aussitôt appelé ma Laura.

Je lui ai expliqué la situation.

Ça l’a amusée…

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